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Afrique et transport ferroviaire: Rapprocher gouvernements et investisseurs

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Selon George Kaulbeck, spécialiste du secteur ferroviaire à CPCS, les réseaux ferroviaires en Afrique ne répondent pas tout à fait aux besoins en matière de transport. Voici son point de vue.

 

Situation actuelle et passé colonial 

Certaines des économies où l’on observe la croissance la plus rapide au monde se trouvent en Afrique. Or, même au moment où le continent est plus que jamais sur le point d’effectuer une percée, son infrastructure ferroviaire n’a pas encore réussi à se défaire de son passé colonial

En effet, le colonialisme en Afrique a défini des frontières politiques et, du même coup, l’infrastructure ferroviaire sur l’ensemble du continent.

« Les chemins de fer ont été construits afin d’extraire les ressources de l’intérieur du continent », explique l’expert en transport ferroviaire.

Les chemins de fer étaient généralement assemblés près des côtes et s’étendaient rarement jusque dans l’arrière-pays. De plus, ils se limitaient la plupart du temps aux frontières d’un ou deux pays.

Aujourd’hui, l’Afrique ne dispose que d’un kilomètre de voies ferrées par 400 km2. À titre comparatif, la Chine compte un kilomètre de voies ferrées par 73 km2. Les États-Unis ont quant à eux un kilomètre de voies ferrées par 40 km2.

En plus de la pénurie de voies ferrées, les chemins de fer africains fonctionnent selon différents gabarits d’écartement de la voie. La voie métrique et l’écartement du Cap sont les plus couramment utilisés. Certains pays utilisent même plus d’un gabarit. Cela fait en sorte que le système ferroviaire du continent n’est pas interrelié de manière uniforme.

L’urgence d’agir 

Encore aujourd’hui, ces vestiges demeurent en service.

Cependant, à l’exception d’une partie du réseau à écartement du Cap en Afrique australe et du réseau à écartement normal dans le nord de l’Afrique, ces anciens chemins de fer ne répondent tout simplement pas aux exigences actuelles en matière de transport.

Selon l’Union internationale des chemins de fer, 90 % du trafic voyageur et 80 % du transport de marchandises se font par les réseaux routiers. Pendant ce temps, ce qui reste des nombreux chemins de fer coloniaux continue de se détériorer.

La plupart des experts s’entendent pour dire qu’il existe des mesures incitatives urgentes afin d’investir davantage dans le secteur ferroviaire, particulièrement au niveau du transport de marchandises. Par rapport au transport routier, le transport ferroviaire semble plus prometteur, compte tenu de la production croissante de l’Afrique et de ses réserves considérables de ressources naturelles.

« De plus, le transport ferroviaire bénéficie de coûts externes moins élevés et s’avère généralement moins dispendieux une fois les économies d’échelle réalisées », ajoute M. Kaulbeck. « La transition de la route aux chemins de fer est meilleure pour l’environnement. »

Bref, sur papier, l’injection de fonds pour redonner vie aux chemins de fer africains semble être l’élément manquant afin de propulser le développement du continent.

 

La question incontournable du financement du transport ferroviaire 

Les nouveaux projets de chemins de fer sont pilotés par les gouvernements, souvent avec le soutien financier de banques d’import-export (notamment les banques chinoises).

Toutefois, de récentes tentatives visant à développer de nouvelles lignes de chemin de fer dans le cadre de partenariats public-privé (PPP) n’ont pas été fructueuses.

Au cours des 10 dernières années, il y a un intérêt croissant pour les investissements dans les infrastructures de transport à l’échelle mondiale, intérêt que l’on retrouve, entre autres, du côté des fonds de pension et des fonds souverains.

Ces investissements ne se sont pas encore concrétisés en Afrique, malgré une croissance annuelle du produit intérieur brut (PIB) parmi les plus élevées depuis 2010 et un besoin criant pour ce type d’infrastructures.

La rareté des investissements de la part des caisses de retraite, des fonds souverains, des fonds privés d’emprunt et des fonds d’actions s’explique en partie par l’ampleur et la complexité des risques liés à ces investissements.

La capacité sur les plans logistique et financier des gouvernements à mettre en œuvre des projets qui répondent aux exigences du secteur privé en matière de rendement et de répartition des risques entre aussi en ligne de compte.

Ces défis sont d’autant plus importants au sein du secteur ferroviaire africain, car l’ampleur des investissements requis est massive. Surtout en tenant compte de l’éventuel rendement financier. En raison de ces défis, les investissements dans les réseaux de chemins de fer en provenance de ces fonds stagnent.

Or, quelques actions pourraient aider à combler le fossé entre les besoins de financement du secteur ferroviaire africain et l’appétit à l’échelle mondiale (et du continent) pour les investissements dans les infrastructures de transport.

5 moyens de combler ce fossé entre gouvernements et investisseurs

Structurer un projet adéquatement – Il est très rare que les nouveaux chemins de fer soient uniquement financés par le secteur privé, car les retours sur les investissements sont jugés insuffisants. C’est pourquoi en plus des investissements privés, un investissement public est généralement nécessaire.

Lorsque la situation se justifie sur le plan économique, les gouvernements doivent investir en s’assurant que le secteur privé ait un rôle spécifique et réaliste à jouer. Et cela, peu importe que le privé finance, construise ou exploite les chemins de fer.

Par exemple, il est irréaliste de financer une nouvelle ligne de chemin de fer entièrement au moyen d’investissements privés. En revanche, investir dans des systèmes ou du matériel roulant peut s’avérer bénéfique, surtout si l’on y appose des concessions d’exploitation et des garanties adéquates.

« Une préparation minutieuse du projet, ce qui inclut des études de faisabilité et des plans d’affaires de qualité, est essentielle pour les gouvernements qui envisagent un tel investissement », suggère M. Kaulbeck.

Considérer tous les modèles de financement possibles – Les fonds initiaux constituent la majeure partie des coûts des projets ferroviaires.

Les sources de financement permettant d’assurer ces fonds dépendront des structures de mise en œuvre et du partage des responsabilités entre les secteurs privé et public pour les différentes composantes du projet (CAPEX – infrastructure, matériel roulant, systèmes, etc., et OPEX – exploitation et entretien).

« Structurer du financement mixte, c’est-à-dire déployer des fonds publics pour attirer des investissements privés, est une approche essentielle pour mobiliser des sources de financement pour les chemins de fer africains », fait valoir M. Kaulbeck. 

« Le principe, d’une part, est d’utiliser de manière adéquate les fonds publics et concessionnels à forte intensité de capital pendant la phase de construction. D’autre part, il s’agit d’utiliser les instruments d’atténuation des risques par l’entremise de garanties, de subventions ou d’apport en capital sur l’ensemble du cycle du projet afin d’obtenir un profil risque-rendement attrayant pour le secteur privé. »

Privilégier la rentabilité – Les chemins de fer de marchandises sont plus rentables lorsqu’ils transportent des volumes importants et réguliers de produits lourds en vrac sur de longues distances.

Il est rare que tous ces facteurs soient réunis, mais quelques-uns d’entre eux peuvent constituer la base afin de développer un chemin de fer. Du trafic additionnel viendra ensuite accroître progressivement les bénéfices.

Dans le cas du transport ferroviaire de passagers sur de longues distances en Afrique, on ne s’attend pas à ce qu’il soit rentable.

Même qu’il est peu probable qu’il récupère ses coûts d’exploitation directs. Cependant, l’Afrique comprend 18 villes dont la population dépasse les deux millions d’habitants et plusieurs d’entre elles ne disposent pas de véritables systèmes de transport public organisé.

Bien que les défis soient considérables, le secteur privé a la possibilité de participer de manière significative au développement du transport urbain sur rail.

Penser au-delà des frontières nationales – Si l’Afrique regorge de plans directeurs en transport et pour ses chemins de fer, la plupart d’entre eux se limitent aux frontières nationales ou régionales lorsqu’il est question de planification ferroviaire.

Cette situation a changé en 2019.

L’Union africaine (UA) s’est dotée d’un plan pour un réseau africain intégré de trains à grande vitesse (RAITGV). Ce plan constitue l’un des 12 projets phares de l’Agenda 2063 de l’UA. Le réseau en question donnerait naissance à un chemin de fer continental polyvalent reliant les régions et les pays.

L’UA ne prévoit pas construire ce réseau en une seule étape.

On anticipe plutôt que les travaux commenceraient par les lignes les plus viables, pour ensuite progresser de manière graduelle jusqu’à l’achèvement du réseau continental. Toutefois, certaines lignes ferroviaires qui feront partie du réseau continental sont déjà opérationnelles, tandis que d’autres sont en cours de développement.

« La leçon à retenir est qu’il ne faut pas s’arrêter aux avantages immédiats d’une ligne de chemin de fer, mais plutôt considérer l’impact à long terme de faire partie d’un réseau continental », estime George.

Trouver les bons partenaires – Les institutions financières internationales, en tant que principaux fournisseurs de méthodes de financement (assistance technique, subventions, prêts, prises de participation, garanties et produits de gestion des risques), contribuent de façon significative au développement des chemins de fer dans le monde entier.

Une autre option, bien que généralement plus coûteuse, se situe du côté des banques d’import-export, également connues sous l’acronyme EXIM. Ces institutions apportent un soutien financier afin de promouvoir les produits et services d’exportation du bénéficiaire, y compris les chemins de fer.

Mettre en place avec succès un réseau de chemins de fer nécessite un développement suivi d’une exploitation à la fois durable et efficace.

En plus de l’accès au financement, compter sur de bons partenaires industriels est une exigence essentielle trop souvent négligée. À ce chapitre, la mobilisation de financement privé international contribue à attirer les bons partenaires industriels, et le choix d’une structure d’exécution efficace assure lui aussi la participation de ces partenaires.

Développer des chemins de fer pour les bonnes raisons 

Ce dont l’Afrique a besoin, ce sont des chemins de fer économiquement et financièrement viables.

En d’autres mots, des chemins de fer qui permettront d’assurer la croissance économique de façon durable. Il va sans dire que répondre à ces exigences doit faire appel à des solutions créatives de la part des gouvernements et du secteur privé.

Ensemble, ces deux partenaires ont une meilleure chance de surmonter les défis uniques auxquels est confronté le développement des chemins de fer africains.

CPCS en Afrique

CPCS a appuyé l’Agence de développement de l’Union africaine (AUDA-NEPAD) basée à Midrand, en Afrique du Sud, en élaborant des plans pour le Réseau africain intégré de trains à grande vitesse (RAITGV).

Le RAITGV est une pièce centrale de l’Agenda 2063 de l’UA et vise à interrelier entre elles les capitales africaines, les centres économiques et industriels ainsi que les principaux sites touristiques.

CPCS compte plus de 50 ans d’expérience en conseil et consultation dans le domaine ferroviaire aux gouvernements, aux institutions financières internationales et aux promoteurs du secteur privé en Afrique. CPCS se réjouit de poursuivre son engagement sur le continent.

George Kaulbeck est associé et directeur mondial des transports chez CPCS. Il a dirigé ou travaillé à des missions ferroviaires en Afrique au cours des 14 dernières années.

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